Entrevues · 19 juin 2026

Entrevue · Marthe Jeanne Charlotte Ariane — Ariane Laget

Je regarde toujours dans le passé pour éclairer le moment présent »

Entrevue réalisée et transcrite par Ophélie Dénommée-Marchand

Marthe Jeanne Charlotte Ariane: C'est l'histoire d'Ariane, racontée par quatre femmes. En 2036, Ariane revient à Montréal. Elle pense beaucoup à 2026, l'année où elle perd tout. Quand on est triste, on cherche des amis. Ariane cherche les siens dans les vieilles archives de Louis Jouvet. Elle y trouve trois femmes : Marthe Herlin, Jeanne Mathieu, et Charlotte Delbo. Charlotte, l'assistante, c'est celle qui lui apprend la détermination. Jeanne, secrétaire, lui apprend le courage. Elles sont entrées dans la résistance contre les Nazis. Marthe, une des deux femmes régisseurs en France, lui apprend l'intégrité et lui donne un portrait humain de Louis Jouvet. — Éd. A.W.

Entrevue avec Ariane Laget, auteure de Marthe Jeanne Charlotte Ariane, présenté dans le cadre du Festival Fringe. La pièce mêle recherche archivistique et théâtre, à la manière d’un palimpseste vivant, à travers une exploration du for intérieur qui se brouille et s’illumine à la rencontre de l’autre.
OPHÉLIE : Qu'est-ce qui vous a amené à étudier les archives et à intégrer cela au théâtre ?
ARIANE : Moi à la base je viens du théâtre, quand j'étais ado j'ai fait une formation de comédienne, de mise en scène, et puis après j'ai continué à étudier le théâtre à l'université.

C'était vraiment l'histoire qui m'accrochait là-dedans. J'ai fait une visite de la Bibliothèque nationale de France (BnF) quand je cherchais un sujet de mémoire et là on m'a dit y'a les archives de Louis Jouvet qui n'attendent qu'à être étudiées, sa bibliothèque particulièrement. Comme j'avais déjà lu les écrits de Jouvet, j'ai foncé là-dedans, et j'ai classé sa correspondance, c'est principalement ça.

En lisant sa correspondance je me suis dit mais c'est du théâtre, y'a une pièce de théâtre là-dedans. Donc ça fait huit ans que je veux faire une pièce là-dessus.

C'était surtout une correspondance professionnelle. On voyait vraiment le personnage de Louis Jouvet s'exprimer et on voyait son caractère en fait. Y'a des lettres ou y'avait des traits d'humour. On voyait des lettres ou il envoyait le médecin chez une de ses comédiennes et disait je paye la facture mais ne lui dîtes pas. Ou encore, une lettre qui m'a particulièrement touchée c'est une lettre ou un comédien écrit à Louis Jouvet pendant la guerre parce que sa compagne était partie en Amérique latine et il ne la retrouvait pas, et Jouvet lui dit désolé mon ami je ne peux pas vous aider, allez parler à telle personne.

Et là, la correspondance s'arrête… mais Marthe Herlin, qui est un des personnages du spectacle a donné une petite note, parce que elle, elle a fait l'entrée des archives à la bibliothèque, en expliquant que Louis Jouvet avait trouvé ce jeune homme et sa compagne quand il était allé lui aussi en Amérique latine. Ça m'a énormément touché et je me suis dit : ça, c'est comme un feuilleton en fait.

OPHÉLIE :  Vous parlez de Jouvet comme un personnage, mais les correspondances parlent bien de faits réels ?
ARIANE : Oui, oui, c'est réel. Bien sûr.

Mais chacun a sa personnalité et en fait je le voyais en action, parce qu'on parle beaucoup de lui, de ses écrits, de son apparence, de ce qu'on connaît de lui, mais là je le voyais réellement dans son quotidien agir et parler, et donc je découvrais quelqu'un d'autre. Pour moi, ça créait un personnage en fait. Mais oui, sa correspondance est bien réelle. C'est de vraies archives.

OPHÉLIE :  Ça me fait penser à ce que Paul Valéry dit, qu'on peut se faire une idée de l'auteur, mais qu'on ne peut pas vraiment le connaître.
ARIANE : C'est ça. Par exemple, Jouvet a une réputation d'être quelqu'un d'extrêmement sévère.

Mais c'est principalement parce qu'il a tourné dans des films où il joue un personnage sévère, mais dans sa vie il n'était pas comme ça. Je l'ai découvert à travers ses archives.

OPHÉLIE :  Ça arrive quand même souvent avec les films que les gens vont beaucoup projeter sur le personnage, et penser que cette personne est comme ça dans la vraie vie.

Je trouve très évocatrice l'affiche où on voit un dessin apposé sur une image numérisée qui montre un document, qu'on peut déduire provient des archives.

ARIANE : C'est une lettre qui a été écrite par Jouvet en fait, mais c'est une lettre fictive écrite après la guerre.

Les nouvelles épîtres ont décidé de sortir une nouvelle lettre d'artiste qui faisait un peu l'état de leur art à ce moment d'après-guerre. Donc là, Jouvet s'adresse à une figure fictive et lui parle de la vocation. C'était un exercice de s'adresser à quelqu'un et de parler du métier.

OPHÉLIE : Dans le communiqué de presse de la pièce, il est indiqué que vous souhaitez brouiller les limites du passé et du présent, de la fiction et de la réalité, de l'acteur et du spectateur.

ARIANE : Le personnage en scène s'appelle Ariane… Je m'appelle Ariane. Est-ce que cette personne est moi ou ne l'est pas, c'est une limite brouillée, et est-ce l'important du spectacle? Peut-être pas.

Je vais aussi incarner Marthe, Jeanne et Charlotte. Je regarde toujours dans le passé pour éclairer le moment présent. Je regarde ce que ces femmes ont vécu et ça m'aide à éclairer ma vie personnelle.

OPHÉLIE : Qu'est-ce qui motive votre choix de mettre de l'avant des femmes de l'ombre, pourquoi parle-t-on de femmes de l'ombre ?
ARIANE : Ça fait sept ans que je suis travailleuse culturelle, je suis la chargée des réseaux sociaux, la photographe de l'événement, j'ai aussi eu beaucoup de stages et les stagiaires c'est les gens que tu regardes pas.

J'ai vraiment aimé ces expériences-là, car ça permet de voir le monde tel qu'il est réellement, parce que quand tu es au bas de l'échelle, personne ne te considère réellement, donc les gens se permettent d'être eux-mêmes avec toi. Donc c'est quelque chose qui m'intéresse à travers tout ce que je crée déjà. Dans l'ombre il y a aussi des personnes merveilleuses qui font un travail exceptionnel, dans tous les domaines d'ailleurs.

OPHÉLIE : La montée du technofascisme a-t-elle pu influencer vos démarches artistiques à revisiter des thèmes de la Seconde Guerre mondiale ?
ARIANE : Inconsciemment, je pense.

Car la carrière de Jouvet s'étend de 1912 à 1951, et pour moi je revenais toujours à ce moment de la Seconde Guerre mondiale, parce que tout son monde a été touché. C'est sûr que pour moi y'a pas de réponses mais des pistes, un espoir, un rappel qu'on peut résister, qu'on doit résister, que le théâtre a sa place là-dedans.

P.S. Ça n'est pas une critique, mais il faut faire un petit préambule. Ophélie et moi sommes allées voir la pièce ensemble. Je ne souhaite de dire pour personne que moi-même — donc, tant que je représente le mien, c'était difficile de rester objective. Je sens que le spectacle nous décrit bien : les chercheuses, les archivistes, celles qui passent des années à classer la correspondance de quelqu'un d'autre. Pour toutes les personnes qui ont fait un travail dur, et qu'on a oubliées, ce spectacle vous voit.

L'Ange de l'Histoire dans le tableau de Klee, tel que Walter Benjamin l'écrit, « voudrait rester, réveiller les morts, et rendre entier ce qui à été brisé ». Mais le vent du progrès le poussait vers l'avant. Pendant trente minutes, Ariane Laget fait ce que l'ange ne peut pas faire. Elle reste. Elle réveille les morts. — Éd. A.W.

Entrevue réalisée et transcrite par

Ophélie Dénommée-Marchand

Spectacle Solo / Solo Show, Première mondiale / World Premiere, Théâtre / Theatre

Marthe Jeanne Charlotte Ariane

Depuis des années, Ariane récolte des archives sur la troupe de théâtre de Louis Jouvet. Correspondance tranchante, souvenirs cocasses, documents historiques. Aujourd'hui, elle invite le public à sa table de travail, pour plonger dans des bouts de vie de Marthe, Jeanne, Charlotte, et tant d'autres. Mais, qu'y cherche-t-elle vraiment ?

Facebook · @theatretheatremtl

Auteur.trice | Playwright: Ariane Laget, d'après des archives de la compagnie de Louis Jouvet
Metteur.euse en scène et concepteur.trice | Director and designer: Ariane Laget
Dramaturge | Dramaturg: Paul Lefebvre

Retardataires | Latecomers Tout au long | Throughout

Langue | Language Français

  • $8.00 + $4.00 taxes & service fee
  • 19–June 20, 2026
  • 30 minutes
  • 21:00, 17:45
  • Crtllab
  • Ctrllab

Written by

Project Photos

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo
Prev
Next