Minuit Portant: Sous l’exo-patriarcat, le costume vous danse.

Deux corps corsetés, un canapé en damas victorien, en réorganisant le vocabulaire de la danse — Johanna Simon et Sarah Roy dans Minuit Portant au Festival Fringe de Montréal 2026 rendent l’exo-patriarchie visible dans le membre inversé.

Studio Jean-Valcourt, Conservatoire de musique et d’art dramatique de Montréal, Festival Fringe de Montréal 2026
Créé et interprété par Johanna Simon et Sarah Roy
Chorégraphie et mise en scène : Johanna Simon
Dramaturgie : William Tanguay

★ ★ ★ ★ ½

Critique par Aubrey Wang

Et si le patriarcat était un parasite ?

Minuit Portant, c’est ce qu’on appelle une pièce de théâtre-danse féministe. Sans vouloir manquer de respect, en ce qui concerne les œuvres féministes présentées au festival, se déguiser en mannequin n’a rien de particulièrement révolutionnaire.

Ce qui m’intéresse, c’est ceci : la façon dont elles reprennent des gestes, des articulations, des enchaînements familiers, pour les déconstruire afin de recréer un état d’aliénation. Et je vais me risquer à prendre le mot aliénation au sérieux. Bien que l’esthétique soit hyper-féminine et romantique, il y a quelque chose d’autre qui insiste. À savoir, l’air de la science-fiction, le genre de l’horreur.

L’esthétique est coquette-Pinterest – damas, perles, crème, kitten-heel. Cela devrait être doux ; mais cela ne l’est pas. Non pas doux, mais bien coquette dans le registre de l’horreur, dans le registre de la science-fiction. Le patriarcat, c’est le parasite : à savoir, quelque chose d’extérieur au corps qui s’est déplacé à l’intérieur et qui le pilote, en se servant de la musculature du corps contre sa propre volonté.

Qu'est-ce que l'exo-patriarcat?

Marek Poliks et Roberto Alonso Trillo décrivent l’exo-capitalisme comme une force autonome, presque extraterrestre, d’abstraction et d’accumulation qui se détache de plus en plus des besoins humains. Par extension, j’utilise le terme « exo-patriarcat » pour décrire le patriarcat après qu’il s’est détaché des intentions conscientes ou de l’autorité des hommes pris individuellement, ou même surtout des femmes pris individuellement. Il persiste en tant que système autoréplicatif de hiérarchie genrée fonctionnant à travers les institutions, les marchés, les technologies et des processus apparemment neutres.

Marek Poliks and Roberto Alonso Trillo describe exo-capitalism as an autonomous, almost extraterrestrial force of abstraction and accumulation that is becoming increasingly detached from human needs. By extension, I use the term “exo-patriarchy” to describe patriarchy after it has detached itself from the conscious intentions or authority of individual men, or even especially of individual women. It persists as a self-replicating system of gendered hierarchy operating through institutions, markets, technologies, and seemingly neutral processes.

La deux danseuses, leurs visages effacés par des bas, portent des corsets comme l'exosquelettes d'insectes. Elle évoluent dans un décor baroque dont elles ne sont déjà plus tout à fait les protagonistes. Ce ne sont pas elles qui portent le décor ; c’est le décor qui les porte. Le parasite a pris les rênes. Comme deux chenilles (extraordinairement douées) infectées par le cordyceps du patriarcat. Voilà Minuit Portant.

Minuit Portant, c'est une démonstration de corps qui sont plutôt assujettis que sujets.

Le genou vous plie

In Mother Russia, you don't bend the knee, the knee bends you. C'est une classique de renversement sujet-objet. L'innovation de ce spectacle s'agit à reprendre la logique marionette et d'en faire le fil conducteur d'une thèse narrative (si vous êtes danseur, on vous a sans doute déjà demandé de vous étirer comme si vous étiez suspendu à une ficelle.)

Dans plusieurs des tours, des pivots, des roulés, un membre part le premier et le reste du corps est traîné derrière lui, assujetti à un mouvement qu’il n’a pas choisi. La colonne se déroule en retard, à contre-contraction. Ce n’est pas la danseuse qui suit son instinct ; c’est son instinct qu’elle contrarie. Voilà la thèse en une seule proposition proprioceptive : c’est-à-dire , ce que ça fait d’être mue avant d’avoir consenti à se mouvoir.

Je n’ai pas réussi à trouver le nom du concepteur d’éclairage sur le site de Fringe, mais je tiens vraiment à le féliciter pour les dix-sept cues d’éclairage que j’ai eu l’occasion d’apercevoir sur la console. Il y avait un clair-obscur caravagesque de l’éclairage, qui se brille plein latéral, de côté, en faisant un halo argenté sur les bords des corps. C’est pour autant que chaque mouvement de danse classique a été disséqué et inverti sous cet éclairage, que la chose devient inquiétante.

Culture-jamming depuis l’intérieur du salon

On entre dans la salle et tout le monde dans le public est raide, n’osant pas rire, parce qu’on entend cette partition baroque qui s’élève et chacun se dit : ah, c’est de l’art savant, il faut faire sérieux.

Puis une voix hors champs l'interrompt en fausset : bitch, what the fuck ? Voilà ce qu’on appelle culture-jamming depuis l’intérieur du salon. Une clé anglaise dans les rouages de quelque machinerie que ce soit qui tourne là. Et il ne faut pas croire que ce soit un seul geste : le spectacle est à la fois minimaliste et maximaliste, mêlant culture élitiste et culture populaire. Mais elle est aussi, sourdement, une comédie. Très pince-sans-rire.

Une tournée des genres de danse, animée par le virus

APARTÉ&Co nous a donné une histoire des genres de la danse, tout cela dans un cadre d'une influence exercée par des forces structurelles. Je veux dire le ballet d’abord, tant que les invisibles de ressorts, résistance, choses qui agissent sur le corps ; peut-être la logique du Pilates.

Puis le style raide est enchaîné à la disco, et la question devient : que se passe-t-il quand on reste raide au club ? Que se passe-t-il quand l’une des danseuses commence à se déraidir un peu plus que l’autre ? C'est désormais une concurrence. Ce n’est pas l’affrontement qu’on voit d’abord ; c’est la concurrence qu’on subit, des femmes qu’on fait s’affronter les unes contre les autres par la main d'un marionnettiste invisible.

Ce moment disco, c’est la séquence la plus forte du spectacle. L’une s’amuse plus que l’autre, puis c’est l’autre qui apprend à s’amuser. Et c’était un peu triste quand la musique s’arrête et qu’elle continue à essayer de chanter, sous le bas, sans accompagnement, sans mots, pour faire durer la fête, mais la fête avait finit.

Se tenir sans être tenue

Puis le parasite les traîne vers le burlesque, la pole, le floorwork. À quoi ça ressemble quand ces corps raides essaient d’habiter leur propre sexualité ? Très drôle mais aussi extrêmement touchant.

Parce qu’elles se tiennent sur la façon dont les femmes se tiennent sous l’exo-patriarchie, de se tenir sans être tenue. Ou d’être tenue de la mauvaise manière, et de devoir corriger en se tenant soi-même d’une façon étrange, innaturelle. Le floorwork, sous lumière rouge, sur une bande-son de gémissements, consiste en ceci : créer des ouvertures, et les passer à-travers. Tout ça dans un putain de corset, et en talons. Incroyable.

Ayant moi-même une formation en pole-dancing et en heelwork, j’ai été ravie de voir que leur vocabulaire était repris avec tant d’aisance et de fantaisie. C’est ça, être une femme : le patriarcat crée quelque chose pour l'opprimer, on l’arbor et en fait une domain de danse.

Le canapé, à l'envers ; le rockabilly, lui aussi à l'envers

La fin reprend le concept du « lap dance » et en fait quelque chose d’incroyable. Au lieu d’être séducteur, le langage chorégraphique est réinventé sous la forme d’un combat. Au cours de leur « bataille de canapé » assis, les danseurs finissent par renverser le canapé. Derrière le canapé renversé, Simon et Roy exécutent une séquence rockabilly seulement avec leurs jambes. L’expressivité de cette séquence, réalisée uniquement avec les jambes, était absolument sensationnelle.

Cela mène directement aux saluts, qui sont exécutés comme une danse, et pas une seule fois les danseurs ne sortent de leur personnage. Ce spectacle enseigne aux artistes du monde entier que les saluts font autant partie de la prestation que tout le reste. Il n’y a jamais d’excuse pour ne pas faire des saluts le spectacle qu’ils sont censés être.

Le verdict

Je ne me permets pas d’être malpolie sur le seul moment seconde-vague (la séquence adjacente à la publicité de soin de la peau, où elles deviennent brièvement les porte-parole non verbales de slogans de bien-être) parce que tout ce qui l’entoure est si complètement réalisé. Ce moment, il était un peu démodé ; le reste, c’est une œuvre d’art. Plusieurs genres de danse, chacun physicalisé comme une inversion de sa propre logique.

Simon et Roy, ce sont deux danseuses extraordinaires qui se sont bâti un vocabulaire où l’exploit n’est pas de maîtriser une forme, mais bien de prouver qu’elles peuvent en passer la rubrique en tant que la refuser. La main dramaturgique de William Tanguay se sent dans la structure. Les dix-sept cues d’éclairage sont impeccables. Les costumes, c’est la machinerie.

Sous l’exo-patriarchie, le costume vous danse. Minuit Portant, c’est ce à quoi ça ressemble quand la chenille (très talentueuse et très souple) nous montre toute la généalogie de la danse.

Danse / Dance, Théâtre / Theatre

Minuit Portant

Chorégraphie, mise en scène et interprétation | Choreography, direction and performance Johanna Simon
Interprétation | Performance Sarah Roy
Dramaturgie | Dramaturgy William Tanguay
Photos Hannah Covey

Venue Studio Jean-Valcourt, Conservatoire de musique et d’art dramatique de Montréal
4750 avenue Henri-Julien, Montréal

Critique par Aubrey Wang.

Written by

Project Photos

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo

Byline

Project Photo
Prev
Next