[ Reviews · Montréal · juin 2026 ]

L'Auberginiste

Une production où l'écriture et le jeu sont très complices

Un huis-clos absurde et tendre, une heure dans une auberge sans toit, où deux solitudes apprennent à jouer ensemble. Le clou du Fringe 2026.

Par Aubrey Wang

Halbro Building — PlayShed Présenté au Festival Fringe de Montréal Créé et interprété par Pierre-Alexis Lachance et Amélie Demers, mise en scène par Hugolin Jodoin-Michaud

★ ★ ★ ★ ★

Il n'y avait que deux tables, deux chaises. Il faisait 100 degrés, grâce à la canicule. Et pourtant, on s'est investi. Tu t'es investi, votre voisin s'est investi, votre mère s'est investie. Les acteurs se sont investis, l'écriture s'est investie, la responsable lumières et sons s'est investie. Tout le monde s'est investi à 100 %.

Deux solitudes qui apprennent à jouer ensemble

L'Auberginiste raconte la rencontre, dans une auberge isolée et sans toit terminé, entre son tenancier solitaire et une visiteuse qui est arrivée Dieu sait comment, de dehors, de la neige, peut-être du ventre maternel.

L'intrigue primaire se résume ainsi : deux solitudes qui apprennent à prendre soin l'une de l'autre, à jouer, à se faire confiance en jouant ensemble.

C'est une simple comédie de contrastes. L'un est là depuis toujours, l'autre vient de loin. L'un sait, l'autre découvre. L'un a construit une auberge entière pour ne pas sentir sa solitude ; l'autre traverse les murs de sa vie ancienne sans même savoir pourquoi.

Du Beckett en parler québécois

C'est une œuvre de théâtre de l'absurde, parenté Beckett, mais profondément enracinée dans le parler québécois. L'écriture, l'écriture! Elle tourne constamment autour de la poésie, du calembour et de l'aphorisme. Plein de malapropismes amusants, qui deviennent littéralement l'action, le jeu, de la scène. C'est à son crédit : il n'y a pas une seule réplique qui ne fasse avancer l'action.

Mais important : le succès tient à l'engagement total des acteurs (bien que, à mon avis, le texte seul soit en passe de devenir un classique). L'écriture et le jeu sont d'une complicité parfaite.

Le texte propose des situations absurde, avec des fioritures lumineuses et sonores pleines de charme et d'innocence enfantine. Les interprètes reagissent en leur accordant plus de serieux qu'il n'en mérite. L'intrigue leur répond en élevant encore les enjeux. Cette confiance entre les mots et le jeu fait passer la pièce d'une drôlerie absurde à une émotion vrai.

L'instinct du clown chez Demers, l'humour physique chez Lachance

On reconnaît, surtout chez Demers, l'instinct du clown. Devant chaque chose, elle se comporte avec l'écoute totale, la prise au mot, l'étonnement réel.
On remarque également le sens inné de Lachance pour l'humour physique : son attitude crispée, ses violences inattendues, son impuissance face à la joie de Demers.
C'était une drôlerie loufoque, irrésistible.

Recréer les conditions fondamentales d'existence

Mais voici le mécanisme qui explique la puissance de l'œuvre. Les acteurs jouent leurs personnages, oui, mais l'action principale de chaque scène est aussi le jeu, de jouer. Sans dévoiler la suite, on voit que la structure exploite le plein potentiel du jeu pour recréer les conditions fondamentales d'existence. C'est-à-dire, il s'agit d'une répétition générale des conditions autour de la perte, de la crainte de la perte. La pièce les traite de belle façon, pendant une heure.

En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud observe son petit-fils Ernst, dix-huit mois, qui jette une bobine au bout d'un fil en disant fort (« parti »), puis la rappelle à lui en disant da (« là! »). Ce n'est qu'un jeu d'enfant, mais remarquez que ce jeu recrée la perte de sa mère en son absence, et l'attente, l'espoir, de son retour.

De même, les scènes sont rythmées par une alternance simple (ABACAD) afin de développer les enjeux à travers ce cycle de départs et retours. On ne se rend pas compte que les enjeux sont si montés, car en apparence, il s'agit de jeux un peu idiots ; néanmoins, il y a une scène finale où ces enjeux sont mis à l'épreuve. Et, à en juger par la réaction du public, elle a remporté un franc succès.

Ce que les meilleures productions de Godot nous ont appris

D'ailleurs, au-dessus de tous ces jeux, un pacte du cours de formation d'acteur, formulé à la toute fin comme un secret qu'on aurait su plus tôt : « la camaraderie est un jeu qui se joue à deux. » La production sait bien que les productions les plus puissantes de Godot ne sont pas celles où « rien ne se passe » ; ce sont celles où Vladimir et Estragon se tiennent avec un enthousiasme existentiel.

Le jeu comme conspiration contre la finalité

Un jeu, alors, est une conspiration partagée contre la finalité. Tant qu'on joue, rien n'est terminé. Tant qu'on joue, l'autre est encore là. C'est pour cela que Lachance et Demers s'investissent à 100 % dans chaque dé lancé, chaque crochet accroché, chaque cravate transformée en attelle.

Un spectacle joyeusement niaiseux

Bien qu'il manque un toit à l'auberge, il ne manque rien à cette pièce. Son énergie, son dynamisme, c'est le stuff dont sont faites des séries télévisées entières. Mais la production que j'ai vue aurait été détruite par le plus petit ajout. Son économie est son esthétique. Son économie de moyens, son économie de temps imposée par le festival, son économie de pas de climatisation.

Je l'ai vue en pleine canicule. Au cours de la pièce, l'Auberginiste a dit qu'ils n'avaient pas de sauna. C'est logique, parce que le sauna nous entourait. Mais malgré la chaleur, nous avons cru que c'était l'hiver, qu'il neigeait.

Critique par Aubrey Wang

Crédits | Credits

L'Auberginiste Première mondiale / World Premiere · Théâtre / Theatre

Texte | Playwrights Pierre-Alexis Lachance, Hugolin Jodoin-Michaud Mise en scène | Director Hugolin Jodoin-Michaud Chorégraphie | Choreographer Leia Scott Conception sonore | Sound designer Pierre-Louis Côté Régie | Stage manager Sabrina Bourgeois Interprétation | Performers Amélie Demers, Pierre-Alexis Lachance

Instagram @pierrealexislachance · @hugolin_jm

Dates 18-21 juin 2026 Durée | Running time 75 minutes Lieu | Venue Halbro Building — PlayShed Prix | Price $11.00 + $4.00 taxes & service fee Langue | Language Français Tous les âges | All ages Retardataires | Latecomers 5 minutes

#théâtre #lauberginiste #plaisir

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